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Le vote par internet, démocratie aboutie ou consumérisme ultime ?

Écrit par Yann-Yves Biffe.

 

Peut-on redonner de la voix à plus de la moitié des abstentionnistes en instaurant le vote par internet ? Les solutions techniques existent aujourd'hui… Pourtant les doutes subsistent sur la sûreté du dispositif. Surtout, que vaudrait une démocratie dans laquelle on voterait pour ses gouvernants avec la même légèreté qu'on choisit une chanson pour passer à la radio ?

On a pu voir dans une précédente chronique que tous les abstentionnistes ne le sont pas par conviction. 10 % des électeurs inscrits ont montré lors des régionales qu'ils étaient en capacité de voter lors du 2d tour. Il faut que ça « en vaille la peine ». Donc, si on analyse cette expression, soit il faut qu'il y ait gros à gagner (un enjeu à ce qu'ils s'expriment), soit que l'effort soit petit. On peut en effet penser que si la peine était moins grande, ils voteraient plus facilement. A une époque où le numérique redéfinit la société, faut-il passer au vote par internet pour augmenter la participation ?

Ca donne à voir le vote par internet comme une solution

Pour que les électeurs votent aujourd'hui, il faut qu'ils se déplacent à leur bureau de vote, sur leur lieu d'inscription, et deux dimanches de suite (ou à 15 jours d'intervalle). Soit pour nombre de Français, de plus en plus mobiles, deux week-ends de bloqués. On pourra dire que la démocratie vaut bien quelques contraintes. Certes, mais pas pour tout le monde. Et si les procurations sont d'un usage plus accessible, cela ajoute encore des démarches et donc des motifs de découragement.

Donc, pourquoi ne pas voter par internet ?

Selon Jean-Daniel Levy, directeur du département politique-opinion d'Harris-Interactive, un sondage mené en octobre 2015 révèle que « 58 % des abstentionnistes voteraient par internet s'ils en avaient la possibilité, et même 79 % chez les jeunes de 18 à 24 ans. ».

De n'importe quel point du globe, en survêtement ou en pyjama, après la douche ou pendant l'apéro, il deviendrait aussi facile de donner sa voix à un candidat que de parier sur une rencontre sportive. L'idée entre doucement dans les mœurs. Aujourd'hui, sans parler des sondages en ligne, n'importe quel média invite à s'exprimer via internet, à donner son avis sur tel ou tel sujet, rassemblant plusieurs milliers ou millions de personnes sur une question aussi cruciale que « Le PSG parviendra-t-il à recruter Neymar ou Lewandowski la saison prochaine ? » posée par l'Equipe le 15 janvier dernier. 37 348 personnes ont donné leur avis (44 % oui, 54 % non).

Remarquez au passage qu'il y a à chaque fois des participants qui prennent la peine de voter et de payer parfois un SMS surtaxé pour dire qu'ils n'ont pas d'avis ! Ils étaient 746 dans ce sondage de l'Equipe. Alors pour choisir la politique qui leur sera appliquée, les votes devraient frôler les 100 % !

Sauf que, me direz-vous, entre une consultation dont le seul enjeu sera de faire marrer sur un plateau télé, et un vote décidant de l'avenir de la France, il y a une différence majeure. Pas le droit de se rater sur le 2è. Est-ce que la technologie est prête à suivre ?

Si les enjeux sont différents, ils sont également importants pour des élections syndicales ou professionnelles par exemple. Une société comme Elections-Europe gère ce type de scrutins par internet. L’État ne pourrait-il pas développer ce savoir-faire pour lever la question de la confiance envers un tiers privé ?

Des pays s'y sont déjà mis. L'Estonie par exemple, où « la part des votes sur internet est passée de 2 à plus de 24 % du total entre 2005 et 20011. La participation aux élections européennes y est passée de 27 % en 2004 à 43 % en 2009. »

La France aussi, pour le vote des Français établis hors de France. Même si cette mise en place a ajouté un coût substantiel (23 % du coût global des législatives 2012 !) au budget des élections, l'étalement du développement à l'échelle de la France, la perspective de supprimer des bureaux de vote et toute la propagande électorale papier générerait sûrement des économies importantes à long terme. L'argument doit sûrement faire réfléchir un Etat qui traque les réductions budgétaires.

 

Ca donne à préférer le vote physique pour l'avenir de la démocratie

Donc voter peut être facile et induire mécaniquement une hausse de la participation. Cependant, facile, c'est bien, mais trop facile l'est moins.

La première limite du vote par internet réside dans la fiabilité du système.Techniquement, ce n'est pas encore complètement au point.

Par exemple, pour le vote des Français de l'étranger, ceux qui avaient la dernière version de Java sur leur ordinateur ne pouvaient voter. Il leur fallait désinstaller leur version pour réinstaller la précédente. Quand on sait qu'on logiciel comme java évolue en permanence… Mais ces questions techniques trouveront une solution dans l'avenir, sans aucun doute.

La limite qui saute le plus à l'esprit, c'est celle de la sûreté. Même s'il est amélioré, avec l'introduction de la vérifiabilité du vote par exemple (à savoir permettre à chaque votant de vérifier pour qui il a voté), comment être sûr que les résultats ne sont pas habilement détournés en cours de traitement informatique ? Vous pourrez penser que je regarde trop la série Person of Interest. Pourtant, selon Election-Europe http://www.election-europe.com/blog/) « d'après Reuters, la NSA aurait la capacité d'infiltrer n'importe quel ordinateur. Pour y parvenir, la NSA dissimulerait un logiciel espion dans les disques durs de fabricants comme Western Digital ou Toshiba. Un procédé qui leur permet de contrôler potentiellement la majorité des ordinateurs dans le monde. Des révélations qui font suite aux découvertes de l’éditeur de logiciel de sécurité informatique Kaspersky qui a retrouvé la présence de programmes informatiques installés par les services secrets occidentaux à des fins d'espionnage. »

D'ici à ce qu'un Etat influence les résultats des élections pour mieux l'asservir ou l'envahir…

Certes, les élections physiques ne sont pas parfaites, et les dépouillements donnent souvent lieu à des erreurs d'émargement, multipliées par le nombre de bureaux de vote en France… Si elles peuvent avoir un impact, mais la réalité physique des bulletins permet une vérification par n'importe qui et éloigne le risque d'un détournement total.

Enfin, la limite la plus importante est celle de l'acte électoral en lui-même.

Le vote est une démarche personnelle et individuelle.

Par internet, on ne peut pas être sûr que c'est l'électeur déclaré qui vote. De même, l'entourage physique (famille, amis, voire groupes de pression plus ou moins mafieux) peut forcer le votant dans son clic. L'entourage numérique eut faire de même : peut-on voter sereinement alors qu'on vient par exemple d'être appelé à voter pour ou contre avec des arguments au besoin fallacieux ?

« Une expérience lancée sur Facebook lors des élections du Congrès américain en 2010 a étudié l'influence des réseaux sociaux sur la participation à des élections politiques : lors de ce test 60 millions d'utilisateurs de Facebook ont reçu sur leur mur un message leur rappelant le jour des élections, la liste des bureaux de vote ainsi que des photos de profils d'amis mentionnant leur participation à l'élection. Les résultats publiés dans la revue Nature ont montré que l'effet du message social sur le réseau avait permis d'enregistrer 340 000 votes supplémentaires par effet de contagion sociale » . Alors si les mêmes avaient reçu un message les invitant à voter pour Untel, que serait-il advenu ?

Surtout, le vote est un acte symbolique qui ne peut être rangé à côté d'un achat via Amazon (qui lui même est largement influencé).

Les sénateurs Alain Anziani et Antoine Lefèvre, dans un rapport remis en avril 2014, craignent « une perte de la solennité du vote. Le vote devient, contrairement à la tradition du bureau de vote, un acte solitaire. Le vote à distance brise évidemment ce cérémonial républicain. »

Supprimer la journée de scrutin, c'est faire disparaître la fête nationale de l'élection, rite laïc fondateur de la communauté.

Ce rite commence un peu avant 8 h un dimanche matin, quand des gens comme les autres se réunissent à la porte d'un bureau et y mettent en place tables, urne et isoloirs, avant d'accueillir les électeurs. Ce sont les gardiens de la démocratie, investis d'une mission sacrée comme les gardiens du Graal que croisait Indiana Jones dans la dernière croisade.

Ils accueilleront au fil d'une longue journée des centaines de voisins, comme peu de fêtes du même nom en donneront l'occasion. Ces électeurs auront préparé leur déplacement. Pour la majorité, ils auront pris une décision avant de venir. Pour certains, ils auront préparé le papier à glisser dans l'enveloppe, histoire de ne pas se tromper sur place. Les indécis auront réfléchi sur le trajet pour venir, et concluront dans l'isoloir.

Cela peut être vécu comme une contrainte, mais c'est un parcours, une épreuve qui débouche sur une victoire, celle de la liberté d'expression.

Les auteurs de l'étude CivicPlanet/Anacej insistent sur « les effets délétères du vote par correspondance électronique. A terme, plutôt que de favoriser la participation, il contribuerait à sa baisse. Il provoquerait chez ses utilisateurs une satisfaction démocratique et électorale et un sens d'efficacité beaucoup plus faibles que ceux ressentis par les électeurs en bureau de vote. »

Cette simplicité apparente ferait basculer la démocratie dans une logique purement consumériste. Les effets bénéfiques à court terme risqueraient d'être battus en brèche, au bout d'un certain temps et avec l'enracinement de la pratique, en arrivant à dégrader irrémédiablement la démocratie directe.

Certes, tout le monde ne vote pas aujourd'hui. Mais vaut-il mieux peu de participants qui s'engagent dans une décision réfléchie, que beaucoup qui prendraient cet acte à la légère ? Quels gouvernants sortiraient d'urnes remplies aussi facilement qu'on diffuse une image de mignon petit minou sur internet ?

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