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L'urgence et l'émotion, mauvaises conseillères

Écrit par Yann-Yves Biffe.

 

Les attentats du 13 novembre ont nourri les peurs et confronté chacun aux limites de ses émotions. Développement de l'armement, sécurisation des rassemblements, réduction de la publicité (?) voire suppression des rassemblements populaires… l'état d'urgence soulève des questions qu'il faut savoir traiter, de la tête de l’État au sommet de nos collectivités, tout en gardant la tête froide et le regard porté au loin, en oubliant l'angélisme pour privilégier le réalisme.

Au lendemain des attentats perpétrés à Paris le vendredi 13 novembre, les Français se déclarent « prêts à accepter davantage de contrôles et une certaine limitation de leurs libertés pour mieux garantir la sécurité » à 84 %, selon un sondage cité par le Figaro. C'est à dire que quasi toute la population est prête à faire passer en second la liberté de chacun pour mieux assurer la sauvegarde de tous.

C'est considérable dans un pays où la liberté est érigée en principe constitutionnel et à une époque qui encourage à l'individualisme. C'est dire si le choc a été terrible. Surtout quand on rapproche ce sondage de celui administré par CSA pour Atlantico en avril dernier. C'était 3 mois après les attentats contre Charlie Hebdo, la menace était déjà perçue comme réelle mais la tension était un peu retombée. Et de fait, « 63% des Français se déclaraient favorables à une limitation des libertés individuelles pour lutter contre le terrorisme ». Certes, il portait sur le projet de loi de surveillance sur internet, donc un champ plus limité et moins transgénérationnel, mais la différence est cependant significative.

Cette évolution est-elle due à une froide analyse des Français qui font passer leur survie au premier rang de leurs préoccupations ? Sans doute in fine, mais cela relève plutôt du réflexe.

Face à un événement aussi tragique, face à une telle barbarie, peut-on reprocher aux Français de laisser parler l'émotion ? Certes non, partager ses sentiments est même primordial pour continuer à vivre, pour évacuer le trop-plein. Le danger n'est pas de laisser s'exprimer les émotions, mais de les laisser décider.

Ca donne à se méfier d'un armement pas vraiment sécurisant

Le principe vaut au plus haut niveau de l’État. Il doit se décliner dans chacune de nos collectivités. La peur peut être mauvaise conseillère.

Elle est celle qui pousse les Américains à s'entourer d'armes. Avec le succès que l'on connaît. Non seulement cela n'empêche pas les attentats terroristes, comme au marathon de Boston il y a deux ans, ou un certain 11 septembre 2001, mais certains déséquilibrés « born in the USA » se chargent régulièrement eux-mêmes des massacres dans des écoles ou grandes surfaces !

Est-ce que les syndicats de police auraient obtenu ne serait-ce qu'une semaine plus tard que les agents puissent porter leur arme hors de leur service actif ? Les risques de dérapages ont-ils été évalués à leur juste mesure, à l'aune du quotidien et des contingences personnelles et matérielles ? Ne payerons-nous pas un jour par un fait divers sanglant le fait de nous rassurer aujourd'hui ?

Les élus locaux doivent-ils franchir le pas à cause du contexte et armer leur police municipale ? Nombre de policiers municipaux n'ont pas été recrutés pour cela, n'ont pas été formés pour cela. Au moins dans un premier temps, ils ne seront pas aguerris au maniement de leurs revolvers et n'auront pas forcément le recul nécessaire. C'est typiquement le genre de décision à prendre à froid… pour ne pas qu'elles refroidissent quelqu'un.

Sans compter que la diffusion des armes, mêmes dans des mains habilitées, contribue à tendre l'atmosphère générale. C'était finalement un des buts de Daech. Doit-on leur donner raison ?

Un bon commercial vous met dans une situation de tension pour vous vendre sa camelote, il faut acheter tout de suite, sans réfléchir, au risque de rater une superbe occasion. Les terroristes veulent de la même façon perturber notre bon sens en nous plaçant dans un état… d'urgence.

Ca donne à réfléchir au socle non-négociable de la liberté et de la démocratie

Loin de moi l'idée de critiquer l'état d'urgence : les forces de l'ordre doivent avoir, quand le besoin s'en fait sentir, la latitude pour intervenir efficacement. Mais le politique doit pouvoir voir plus loin que l'urgence. Car si la démocratie en vient à confier le soin de définir l'état d'urgence à un esprit non avisé, le danger totalitaire guette. Hitler et Mussolini ne sont pas venus au pouvoir par un coup d’État. Autant s'en rappeler au moment de voter…

Ainsi, appeler à incarcérer toutes les personnes signalées comme radicalisées interroge : peut-on moralement emprisonner des personnes avant qu'elles soient passées à l'acte ? Peut-on priver de liberté des personnes parce qu'elles pensent mal ? En dictature, oui. Dans une démocratie...

Le simple fait de les surveiller systématiquement pose question : a-t-on les moyens de le faire ? Bête contingence matérielle direz-vous ! La vie n'a pas de prix ! Sans doute, mais peut-on faire autrement ? On continue à avoir des routes dangereuses, des traversées délicates, des zones de non-droit, des portions de territoires loin, très loin d'un hôpital, avec autant de menaces vitales. Il existe partout des solutions, des voies sans croisements, des passages piétons suspendus… mais cela coûterait cher, trop cher. Et on se résout à cohabiter avec le risque, tant qu'il ne dépasse pas un seuil acceptable. La peur est alors domestiquée.

Mais quand elle monte ? L'émotion peut-elle s'absoudre des réalités financières ?

Dans un premier temps, oui, quand le choc écrase tout, quand plus rien n'a d'importance face au risque de mourir demain. Et puis après, il faut organiser la vie, et avec elle les ressources pour la faire tourner.

On pourra dire qu'en temps de guerre, il n'est plus de contrainte budgétaire qui tienne, l'effort de la Nation est tout entier tourné vers la Victoire ! Mais de nos jours, on ne se rembourse plus sur le perdant une fois l'armistice obtenue. Et affaiblir son économie par des dépenses incontrôlées place le pays dans une situation de fragilité telle qu'il sera postérieurement l'agneau offert à la défaite : plus d'indépendance financière, plus d'argent, plus d'armes, plus de soldats… plus de sécurité. Quelle réponse pourrait apporter la Grèce à une attaque terroriste d'ampleur ?

Ca donne à préserver l'organisation des événements (avec) public.

Les collectivités vont être rapidement confrontées au même dilemme.

Les Préfectures incitent à mettre en place des mesures de sécurité renforcées sur les événements rassemblant plus de 350 personnes. Au titre de la sécurité active, elles conseillent fortement de faire appel à des sociétés de surveillance pour faire ouvrir les sacs. Les dites sociétés sont-elles en mesure de faire face à l'accroissement d'activité qu'entrainerait l'application de cette préconisation ?

Les budgets municipaux sont-ils en mesure de faire face à ce nouveau centre de dépenses ? Deux heures de surveillance pour deux agents, ce n'est pas bien cher… Certes, mais multiplié par x événements ? Les associations sont-elles prêtes à voir leur subvention de fonctionnement rognée par une sécurité renforcée ?

Il faut voir loin, car la menace terroriste ne sera pas éradiquée en quelques mois. Et quel élu, une fois qu'il aura habitué ses administrés à une surveillance accrue, sera en mesure de dire « je n'ai plus les moyens de vous protéger autant maintenant, je vous prends moins en considération »…

Ne vaut-il pas mieux, tout en étant attentif et sans inconscience, s'habituer à vivre avec le risque plutôt qu'à le confier à des prestataires extérieurs ?

Sinon, on en vient vite à des non-sens. Ainsi, au rayon de la sécurité passive concernant les événements pouvant rassembler du public, la Préfecture incite à « diminuer la publicité ! » Ca vous remue les tripes d'un communiquant ! En arrivera-t-on à se réjouir d'un échec : « Super, on n'a eu presque personne à notre concert ! Génial ! On a passé tellement de temps à le préparer, c'est vraiment bien que peu de gens y aient participé ! ». Le meilleur événement sera-t-il celui ayant attiré le moins de monde ? Le prochain Grand Prix Cap'Com récompensera-t-il la campagne ayant eu le plus faible impact ?La sécurité doit-elle inverser à ce point nos objectifs de vie ensemble ? Oui, les attentats bouleversent nos vies, mais de là à espérer passer inaperçu… Autant ne rien faire, non ? Le terrorisme doit-il obtenir, avec le relais de l’État, la fin de nos rassemblements populaires ? Peut-on lui donner ce qu'il attend, alors que les Français n'ont jamais sans doute eu autant besoin de communier ensemble, de vivre ensemble ?

En conclusion, il importe de se dépêcher à ne pas se précipiter à la tête de nos collectivités ou des préfectures !

A l'inverse, les communicants publics gagneront, eux, à vérifier, toutes affaires cessantes, toutes leurs campagnes en cours pour les « déminer ». Dieu sait (Allah ou autre, au choix) si nos outils de promotion se nourrissent des champs lexicaux de la bataille, de la guerre, voire de la dynamite pour vanter l'impact des politiques publiques, même à un degré moindre à celui de la publicité. Simply market a supprimé sa campagne d'affichage « 24 jours explosifs » sur Paris. Sage décision...

Soyez informé des nouvelles chroniques illustrées via twitter : @yyBiffe.

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