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Va-t-on assister à l'uberisation des collectivités ?

Écrit par Yann-Yves Biffe.

Air BnB, BlaBlaCar, Le bon coin, bien sûr Uber… ces acteurs économiques nés d'internet sont en train de révolutionner votre vie de consommateur… et vous transforment en acteur économique. Est-ce que cette lame de fond peut avoir un impact, voire menacer à leur tour les collectivités territoriales ? Ce phénomène peut leur faire du tour indirectement… mais quelle entreprise, même virtuelle, peut mener les mêmes missions plus efficacement et à moins cher ?

25% des Français ont déjà co-voituré pour aller au travail, 24 % pour partir en week-end et 19 % pour partir en vacances, selon un sondage Ipsos/Vinci autoroutes repris par Ouest-France le 21 septembre. Bonne nouvelle pour la terre ? Sans doute, mais le chiffre est aussi représentatif de l'uberisation de la société.

 

Qu'est-ce que c'est ? L'utilisation de la sphère privée dans le monde marchand. Par exemple, la location de voiture particulière avec son chauffeur, l'offre et la demande étant rapprochées par une plateforme internet. Dans l'exemple, c'est Uber (parmi d'autres) qui met en relation. D'où le néologisme d' « Uberisation ». Ca valait bien un nouveau mot, car le phénomène touche de plus en plus de champs économiques : Air BnB pour la location de la maison, la Dépanne ou Zylok pour celle de perceuses et autres outils de bricolage, les accessoires de puériculture, les consultations juridiques, l'auto-école… jusqu'à la voiture, cette extension de soi, ce symbole social, ce sac à main à roues, elle aussi est mise en location sur internet. Demain la brosse à dents ?

Est-ce du à une brusque prise de conscience que la société de consommation est un modèle dépassé qui abaisse l'Homme à sa condition basique de mammifère ? Que la propriété, c'est le vol ? Ou un besoin de s'élever par la mise en relation avec autrui ? Non, c'est tout l'inverse : l'Homme a besoin de sous pour consommer, mais comme c'est la crise, que le point d'indice n'augmente pas, il se met à louer tout ce qui lui tombe sous la main.

C'est conjoncturel pensez-vous, il arrêtera quand la crise se dissipera. Non. 1 – La crise est là pour longtemps. 2 – Internet a rendu le modèle de la mise en location entre particuliers tellement facile et avantageux, que le modèle s'installe, comme le fast food aux Etats-Unis après la crise de 1929 (cf chronique du 5/12/2013 http://www.yybiffe.com/111-innovation-dans-la-sphere-publique). Il se duplique, se déploie, et une grande partie de la sphère économique semble touchée par ce phénomène qui remet en cause d'anciens modèles florissants jusqu'alors. A tel point que nous pouvons être amenés, légitimement, à nous demander si les collectivités locales ne peuvent pas être impactées par le phénomène.

Ca donne à penser que c'est une mauvaise nouvelle pour les collectivités locales

Excellent ! Place à l'innovation, à l'envie d'entreprendre qui sommeille dans chacun des loueurs et surtout chez ceux qui prennent la commission au passage ! penseront les plus libéraux d'entre nous (et autre ministre de l'Economie). Au revoir les grincheux qui s'assoient sur leurs privilèges !

C'est une façon de voir. Dynamique. Mais à courte vue. Surtout pour les collectivités. Les privilèges, c'est quand même, depuis des lustres, la puissance publique qui les distribue et en tire profit. Les taxis ont leurs défauts (surtout à Paris paraît-il). Mais c'est quand même la puissance publique qui en organise la pénurie, vendant des plaques à prix d'or. Ca peut justifier un peu d'énervement (mais jamais la violence, soit).

Louer une maison par Air BnB c'est pratique et économique certes, mais derrière la façade de l'accueil personnalisé, qu'est-ce qui différencie la majorité des offres de celles de loueurs en meublés ? Le fait qu'il n'y ait pas de taxes. Oui. Super en tant que consommateur. Un peu moins quand il faut équilibrer un budget communal. Bye bye la taxe de séjour et la TVA qui retombe en gouttelettes sur les collectivités via la DGF. Et pourtant, cette taxe de séjour n'est pas le plus injuste des impôts puisqu'elle sollicite les visiteurs d'un territoire qu'ils visitent justement souvent parce que les collectivités ont fait des efforts pour les accueillir. La taxe de séjour est donc un juste retour des choses, et évite que les résidents paient entièrement pour les visiteurs.

Oui mais les visiteurs contribuent à l'économie locale par leurs achats et consommations diverses sur place, pourrait-on dire. Quand ils vont à l'hôtel, oui. Quand ils louent par Air BnB, un peu moins...

Alors faut-il s'opposer au développement de cette nouvelle économie ? Non, certainement pas, car ses bases sont justes même si elles n'en sont pas le moteur et servent seulement de caution morale. Partager, c'est une solution d'avenir.

Mais là aussi, comme dans la vieille économie, les pouvoirs publics doivent pouvoir réguler – un peu, car les plateformes en font l'essentiel et plutôt bien. Ils doivent surtout prélever au passage. Avec sagesse, pour ne pas couper l'élan. Cependant ils ne peuvent en faire l'économie, déjà pour soigner les leurs, mais aussi pour apporter un minimum de justice face aux activités concurrentielles qui préexistaient et qui, en plus des prélèvements obligatoires, doivent aussi financer la mise en œuvre de normes toujours plus strictes et qui ne s'appliquent pas aux nouveaux entrants. Je pense en particulier ici aux hôtels.

Des solutions sont certainement possibles pour prélever à la source, dès la mise en relation sur le site internet, d'autant que certains en profitent pour en faire leur source de revenus principale ou quasi. Ainsi, Air BnB va pouvoir collecter la taxe de séjour pour la Ville de Paris. Pourquoi s'arrêter à la capitale ? (cf l'article du Parisien du 18 septembre)

Les collectivités pourraient accompagner le mouvement, réduire les inégalités tout en contribuant à leurs besoins. Elles ne peuvent pas complètement condamner l'ubérisation de la société au fond. Elles la pratiquaient déjà, avant qu'on loue des voitures ou des maisons par internet.

Ca donne à penser que les collectivités pratiquent déjà l'uberisation

Eh oui, confier des tâches contribuant au service public à des particuliers, les collectivités y ont déjà recours , à grande échelle ou plus à la marge.

Il y a bien longtemps que les Conseils départementaux (généraux à l'époque) ont compris qu'il était plus intéressant, au moins financièrement, de confier des enfants à des familles, à leur domicile. Ces intervenant, presque des agents mais pas tout à fait, progressivement professionnalisés en assistants familiaux, travaillent hors horaires réglementés, dans leur maison. Cela évite de construire des structures d'accueil gérées par la collectivité et surtout entièrement financées par elle, de l'investissement immobilier aux fluides en passant surtout par un personnel qui doit se relayer pour être sur le pont 24 h/24 et 7 jours/7.

A un degré moindre, on peut aussi citer de multiples prestations de communication qui étaient, au départ, confiées à des agences et ont été de plus en plus attribuées à des free lances : la photo, le rédactionnel, la mise en page et la création graphique.

A la nuance près que de nombreuses collectivités ont choisi une ubérisation intermédiaire en internalisant tout ou partie de ces missions.

Ca donne à penser que l'ubérisation du coeur d'activité des collectivités n'est pas pour demain

Pour autant, est-ce que cela peut aller plus loin ? Est-ce que les collectivités peuvent se faire dépasser par des nouveaux entrants qui s'appuieraient sur internet pour les mettre hors course, comme un vieux taxi (trop cher) ? L'uberisation est-elle une menace pour les collectivités ?

A la réflexion, il me semble que non. En effet, les collectivités ont plusieurs particularités qui les différencient des acteurs mis à mal par l'uberisation. Ce n'est pas qu'elles sont mieux gérées. Non, pas forcément. C'est surtout qu'elles ont des prérogatives de puissances publique, qui ne sont pas attaquables (état-civil, éducation…). Et pour le reste, elles sont basées sur un modèle économique qui n'est pas rentable. Sinon d'autres le feraient déjà.

Un point de vue qui peut sembler à l'opposé de celui développé dans Brief de septembre par Xavier de Fouchécour, brillant directeur de l'Agence Beaurepaire, dans sa tribune « Les collectivités vont-elles se faire ubériser ? ». Mais pas tant que ça. En effet, notre divergence porte plus sur la définition de l' « ubérisation » que sur la prospective qu'il imagine.

Pour Xavier, « l'uberisation désigne la prise en main de secteurs de l'économie par des acteurs privés qui n'en sont pas les acteurs historiques ». Sur cette base-là, il craint qu'un nouvel entrant privé propose une plateforme non plus fondée sur le territoire mais sur les personnes, sur leur propre conception de leur bassin de vie et de leurs besoins et aspirations, en croisant toutes les données disponibles en la matière… sans être ralenti par des frontières ou des contraintes de valorisations institutionnelles.

C'est tout à fait possible. Mais est-ce que cela doit être craint ? Si un tiers privé assure la diffusion des informations que les collectivités veulent porter à la connaissance des citoyens-administrés, à ses frais, c'est plutôt positif. On peut y voir une source d'économie pour des collectivités qui en recherchent instamment. C'est par ailleurs depuis l'apparition des services communication une de leurs raisons d'exister que de pousser des tiers, médias en particulier, à reprendre les informations des collectivités.

Néanmoins, ce sera appréciable à la seule condition que les informations ne soient pas dénaturées et si le privé ne génère et ne monnaye pas des bases de données sur les personnes en fonction de leurs liens avec le service public.

Pour moi, la définition diffère. L'uberisation se caractérise par le fait qu'elle déporte des activités vers des particuliers, avec la médiation de sociétés structurées sur internet. C'est cela précisément qui est nouveau et déstabilise l'économie occidentale, en supprimant les charges de structure et fiscales.

Et à partir de cette définition-là, en considérant l'ensemble des missions des collectivités et pas seulement le prisme de la communication ou de la mise en relation, difficile d'imaginer les confier à des particuliers.

Et pour vous, quelle est la meilleure définition de l'uberisation ? Imaginez-vous, pressentez-vous une menace de ce type sur les collectivités ?

Restez informés de la publication de nouvelles chroniques illustrées sur via twitter : @yyBiffe.

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